Les mondes engloutis

Posté le 5 mars 2018 par Pierre-Yves Lenoble dans Articles

 « Alors le dieu des dieux, Zeus, qui règne suivant les lois et qui peut discerner ces sortes de choses, s’apercevant du malheureux état d’une race qui avait été vertueuse, résolut de les châtier pour les rendre plus modérés et plus sages », Platon (Critias, 120c).

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 Les légendes des continents disparus ou des cités englouties sont bien connues dans le monde entier, et n’ont jamais cessé de tourmenter ou d’émerveiller l’imagination fertile de l’esprit humain.

Ces traditions catastrophistes, toujours tenaces et vivaces, s’articulent à quelques détails près autour de ce scénario général : à la suite d’actes sacrilèges répétés, de laisser-aller dans les mœurs publics ou d’hybris généralisée, une civilisation arrivée au summum de sa puissance (ou une ville florissante) se voit subitement rayée de la carte par un terrible cataclysme (déluge, tsunami, glissement de terrain, pluie de feu… etc.) provoqué par la colère divine.

Nous donnerons dans cet article quelques exemples de ces anciens mondes ensevelis et tenterons de mettre en lumière la signification et le symbolisme profond de toutes ces légendes en laissant de coté la question de leur historicité qui ne nous intéresse pas.

L’archétype le plus célèbre est bien entendu celui du mythe platonicien (dans le Timée et le Critias) concernant l’île de l’Atlantide, le grand empire thalassocratique mondial anéanti sous les eaux diluviennes suite au décret de Zeus, courroucé par l’orgueil et l’irréligion des Atlantes.

Voici ce que dit Platon au sujet de la grandeur, de la décadence et de la disparition de la civilisation atlantéenne : « Pendant de nombreuses générations, tant que la nature du dieu (Poséidon) se fit sentir suffisamment en eux, ils obéirent aux lois et restèrent attachés au principe divin auquel ils étaient apparentés. (…) Mais quand la portion divine qui était en eux s’altéra par son fréquent mélange avec un élément mortel considérable et que le caractère humain prédomina, incapables dès lors de supporter la prospérité, ils se conduisent indécemment, (…) tout infectés qu’ils étaient d’injustes convoitises et de l’orgueil de dominer » (Critias, 120a).

On voit par là que la cause principale de la déchéance de l’Atlantide est de nature avant-tout spirituelle et ontologique : c’est l’oubli progressif de sa tradition tutélaire et le reniement général de sa verticalité première qui ont amené le châtiment divin. En perdant leurs principes fondateurs, leurs vertus, leurs valeurs éthiques et leur unité interne au profit de la recherche des richesses matérielles, de la volonté de domination brutale et des passions seulement humaines, les Atlantes se sont mélangés ethniquement et culturellement, se sont divisés contre eux-mêmes et ont finalement accéléré leur propre perte.

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L’histoire du désastre atlantéen est à mettre en parallèle avec le récit biblique de la chute de la Tour de Babel (Genèse XI, 1-9) qui nous parle également d’un immense empire globalisé, uniformisé (il est dit que les hommes, formant un seul peuple, parlaient le même langage) et dirigé d’une main de fer par le monarque dévoyé Nemrod.

En effet, dans une optique prométhéenne, les hommes entreprennent la construction d’une ville (vraisemblablement la maudite Babylone) et d’une tour de briques aussi haute que le ciel pour se faire un nom ; alors Dieu, s’apercevant de cette entreprise démesurée, décide d’abattre sa colère sur la terre, provoquant la dispersion des hommes sur toute la surface du globe et la confusion des langues.

Dans un registre similaire, comment ne pas évoquer un autre passage de la Genèse (chap. XVIII et XIX) racontant la destruction totale, par le soufre et le feu tombés du ciel, des villes pécheresses de Sodome et Gomorrhe (excepté le prophète Loth), en guise de punition divine ; il est bien dit dans le Livre d’Ézéchiel (XVI, 49) que les deux cités « étaient devenues orgueilleuses parce qu’elles vivaient dans l’abondance et dans une tranquille insouciance. Elles n’ont pas secouru les pauvres et les malheureux ».

La tradition islamique évoque quant à elle la cité perdue de Iram (« la ville aux mille piliers »), ensevelie sous les sables après une tempête déclenchée sur ordre divin. La légende affirme que cette cité, « dont jamais pareille ne fut construite parmi les villes » (Coran LXXXIX, 8), a été anéantie du fait de la décadence de ses mœurs, notamment son appétit de luxe, son polythéisme et la pratique de sciences occultes, et ce malgré les avertissements du prophète Houd (la cité est ainsi surnommée « l’Atlantis des sables »). Du reste, on peut lire dans le Coran (III, 137) cette sentence explicite : « Avant vous, certes, beaucoup d’événements se sont passés. Or, parcourez donc la terre, et voyez ce qu’il est advenu de ceux qui traitaient les prophètes de menteurs »…

En France, on retrouve pareillement des légendes locales faisant état de villes englouties dont la plus fameuse est celle de la ville bretonne d’Ys (ou Kêr-Is en breton) — que l’on situe vers la pointe du Raz ou au large de la baie de Douarnenez — détruite par un raz-de-marée décrété par Dieu à cause du désordre et des péchés de ses habitants (ceux-ci du reste refusèrent de suivre les recommandations de saint Guénolé qui leur avait pourtant prédit la catastrophe). En outre, une mystérieuse prophétie issue d’un vieux proverbe breton nous apprend que « Quand Paris sera englouti, resurgira la ville d’Ys ».

Dans son instructif Livre des superstitions (R. Laffont, 1995, p. 1791), E. Mozzani donne de nombreux exemples de cités légendaires croupissant sous les eaux : « Dans le sud de la France, on dit qu’il y a une ville engloutie en face de Saint-Raphaël (…) Des cités sont également englouties dans des lacs et des étangs : sous le lac de Grandlieu (Boudaye, Loire-Atlantique) se trouve la ville païenne d’Herbauge (ou Herbadilla), bâtie par les plus riches citoyens de Nantes qui y amenèrent leurs richesses. Le luxe de la cité, la débauche de ses habitants provoquèrent la colère du ciel : ce cataclysme fut annoncé par saint Martin de Verton qui sauva le seul « juste » du pays (…) A la suite d’une malédiction prononcée par les prêtres, l’océan détruisit la cité de Belesbat en Vendée avant de la laisser ensevelie sous des dunes de sable. Les légendes des cités englouties existent dans toute l’Europe et même dans le monde entier : par exemple, en Inde, la légende veut qu’à l’endroit où se trouve le temple de Naldéra existait autrefois une ville. Ses habitants s’étaient si mal comportés qu’elle fut engloutie ; seul le temple échappa à la catastrophe ».

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Cette liste de villes mythiques (voire de continents entiers) détruites par quelque cataclysme pourrait se prolonger indéfiniment ; mentionnons entre autres les continents perdus de Mu dans le Pacifique ou la Lémurie dans l’océan Indien, la cité de Vineta en mer Baltique, Tartessos en Espagne, Kitej en Russie ou encore Shangri-La au Tibet, sans parler des fameuses cités d’or en Amérique du sud ou de la cité perdue du Kalahari en Afrique.

De tout ce qui précède, une idée principale s’impose à nous, à savoir que toute société humaine, indépendamment de sa taille et de son rayonnement, est vouée à l’anéantissement dès lors que celle-ci renie sa tradition fondatrice et ne se soumet plus aux lois supra-humaines contenues dans sa sacralité, qui lui avait pourtant conféré son unité et sa continuité collectives.

Lorsque les hommes délaissent leurs principes sacrés, leurs valeurs religieuses et leurs codes éthiques, quand ils coupent leur lien transcendant, qu’ils perdent petit à petit leur âme, alors l’irréparable est commis, les « eaux inférieures » (c’est-à-dire les préoccupations bassement égoïstes, les visées matérialistes, la volonté de domination, la débauche sexuelle, les passions vulgaires, le divertissement spectaculaire.. etc.) montent dangereusement, la colère divine gronde sourdement et la catastrophe terminale ne peut que s’abattre fatalement.

Notre monde déspiritualisé et décadent ferait bien de méditer toutes ces tristes leçons du passé avant qu’il ne soit trop tard…

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