Le saint bol [3/3]

Posté le 16 août 2017 par Pierre-Yves Lenoble dans Articles

Le saint bol

Le saint bol [3/3]


« La « paix triomphale » correspond à l’« état olympien » reconquis par le héros : « À force de combattre, tu as conquis la paix de l’âme » (Wolfram von Eschenbach). Ce n’est que par l’ascèse de la puissance, par la maîtrise de l’aspect viril sauvage comme de l’élément désir et par la pureté dans la victoire, que le noyau intérieur viril immuable, sidéral, purifié, prend forme dans un être humain et rend apte à conquérir le Graal, à en obtenir la vision sans être aveuglé, brisé ou brûlé », Julius Evola (Le mystère du Graal, Études Traditionnelles, 1984, p. 115-116)…


Partie III : Résumé et commentaires du « Chevalier au Barisel »

Dans cette troisième et dernière partie de notre article sur l’universel thème du vase sacré, nous nous proposons d’analyser un vieux fabliau du Moyen-âge : « Le chevalier au barisel » (ou « Conte du baril »), qui est tout à fait édifiant quant à ce récipient symbolique figurant, on l’a vu, le cœur de l’homme et l’illumination intérieure. Ce conte pieux (ou exemplum : petit récit populaire médiéval véhiculant sous une forme simple une sagesse et une moralité chrétiennes) datant du début du XIIIe siècle, vraisemblablement dû à Jouhan de la Chapelle de Blois, était inclus dans l’important recueil de contes intitulé La Vie des anciens Pères, et, nous raconte cette magnifique histoire chevaleresque de type ascético-héroïque :

Résumé :

Le héros principal de ce conte est un puissant chevalier, parfaitement incroyant, seigneur intransigeant sur ses terres, dont la beauté et la force physiques masquent son goût immodéré des richesses matérielles, des meurtres, des rapines et des prouesses orgueilleuses. Un jour de Vendredi saint, il décide à contrecœur d’accompagner sa troupe de chevaliers qui allaient confesser leurs péchés à un vieil ermite vivant humblement au milieu des bois.

Arrivé devant le saint homme, le chevalier, rempli de fierté déplacée, de mauvaise volonté et de mépris, adopte comme il se doit un comportement moqueur envers la pauvreté et le dénuement extérieur de l’ermite. Aussi refuse-t-il hautainement de mettre pied à terre et repousse avec colère toutes formes de confession, de pénitence et de repentance proposées par le vieux sage.

Face à l’orgueil farouche et face au manque de sincérité du chevalier, l’ermite, agacé par tant d’égocentrisme, lui demande un seul petit service, par dépit, en guise de pardon, à savoir aller remplir à la rivière un barisel (un petit baril, soit tout bonnement une sorte de Graal).

Le chevalier, face à la facilité apparente de la tâche, s’exécute tout en plaisantant avec sarcasmes, mais… gros problème, aucune goutte d’eau ne reste dans la coupe à chaque fois qu’il tente de la remplir. C’est à cet instant que tout bascule. Touché dans son amour propre, courroucé au plus haut degré, le seigneur orgueilleux jure à l’ermite qu’il réussira coûte que coûte à remplir le barisel, même s’il doit, pour cela, se rendre près de tous les océans et autres points d’eau du monde, quitte à y laisser la vie.

Durant toute une année, le seigneur arpenta monts et collines, erra à travers plaines et forêts, se rendit près de tous ruisseaux et fleuves, sur toutes les plages de la terre, essayant avec acharnement, mais toujours en vain, de remplir la coupe tendue par l’ermite. Au fil de sa longue errance et de ses échecs répétés, le chevalier devient petit à petit méconnaissable, amaigri au possible, revêtant une apparence extérieure indigente tel un squelette ambulant, un pouilleux en haillons totalement dégradé au regard de son rang social et de son ancien prestige…

Le Vendredi saint de l’année suivante, dans cet état lamentable, le chevalier revient auprès de l’ermitage pour annoncer l’échec honteux de sa mission… qui lui paraissait pourtant si facile au départ de l’aventure, emporté par son irrésistible orgueil primitif.

Pitoyable et attristé, le seigneur ne peut qu’avouer au vieil ermite son incapacité tragique à mener à bien sa tâche et reconnaître sa défaite quasi-comique. Face au dénuement extrême du baron, destitué de son antique superbe et profondément blessé dans son intimité, le saint homme, touché par tant d’abnégation, lui pardonne d’une gentillesse gratuite et paternelle, et lui donne de bon cœur l’absolution de ses péchés.

Apaisé et rassuré par la sollicitude du bon vieillard, le chevalier affaibli verse humblement une larme de repentir sincère, et là, comme par magie, la larme tombe dans le barisel, et, merveille : la petite coupe se met instantanément à déborder d’une eau miraculeuse jaillissante, à l’image d’une fontaine de jouvence ou d’une corne d’abondance.


« Trouve-moi une rivière dont la source est plus basse que son estuaire »


En guise d’ultime scène pathétique teintée d’une moralité chrétienne sous-jacente, le chevalier, réconcilié finalement avec lui-même, rend définitivement l’âme dans les bras de l’ermite compatissant, et quitte ce monde pour rejoindre le jardin célestiel du Paradis.

Dans les dernières lignes de la version originale du conte pieux, au moment de la mort du héros au pied de l’ermite, il est bien dit : « C’est une chose merveilleuse qui est advenue à l’âme quand les saints anges l’ont emportée : elle a échappé à un grand péril car Satan, qui se croyait assuré de l’avoir, l’attendait. Mais il dut partir tout penaud. Et le saint homme vit tout cela de bout en bout car il appartenait au monde spirituel. De ses yeux, il vit les anges qui emportaient l’âme avec eux. Le corps était resté, nu et déchaussé, gisant sur une misérable couverture ».

Tel se termine le bref résumé de cette belle historiette médiévale qui nous offre une claire illustration de la thématique universelle du calice divin surnommé par nous le  »saint bol ».

Commentaires :

Pour ne pas lasser nos lecteurs, nous terminerons cet article tripartite en dressant un rapide commentaire, en quelques points essentiels, synthétiques et récapitulatifs — soit en retirant la substantifique moelle, en extrayant le vrai sens du texte —, de cet instructif fabliau rempli de sagesse ésotérique.

Ainsi, pour rentrer dans le vif du sujet, nous dirons simplement que le héros principal, le chevalier orgueilleux, représente symboliquement le « moi » de chacun de nous, le « je » terrestre, la Psyché individuelle (l’anima naturée), « l’homme déchu », « l’homme extérieur », l’âme charnelle et sensitive. Son orgueil extérieur et son manque d’intelligence marquent l’état de dégradation de l’âme humaine ici-bas, emprisonnée dans sa « tunique de peau » depuis la « Chute » dans la matérialité physico-corporelle.

Le sage ermite, bien entendu, figure quant à lui le « Soi », « l’Âme de l’âme », l’Éros divin (l’animus naturant), l’Esprit supra-individuel, qui se trouve au centre de la forêt, c’est-à-dire « en nous-mêmes », au centre de l’être pensant, au sein du domaine subtil et psychique du monde imaginal (c’est le fameux « Bois Dormant » de nos contes de fées).

Comme tout vase sacré qui se respecte, le barisel, comme nous l’avons laissé entendre dans les articles précédents, symbolise plus spécialement le cœur humain, là où seul peut s’opérer une élévation de niveau ontologique et où seul peut s’établir le contact direct avec le monde spirituel.

L’errance laborieuse et infructueuse du chevalier correspond à l’archétype universel de la « Quête » (d’un objet magique, d’une dame, de la parole perdue, d’un trésor… etc.), et, plus précisément, elle représente les divers périls et autres dures épreuves de la vie, en tant que « Descente aux Enfers » individuelle ou en tant que période probatoire de purgation existentielle.

Le difficile voyage du chevalier à travers le monde fait donc figure de parcours initiatique, de self-sacrifice, et représente la fastidieuse conquête intérieure des états supérieurs de l’être durant notre court séjour terrestre.

La scène finale de la honte du retour, l’aveu de l’échec et le pardon de l’ermite qui provoquent la montée de la larme du repentir (ce qui équivaut au « breuvage d’immortalité », à la « rosée céleste » ou aux « eaux supérieures »), est le symbole explicite du « retour sur soi », de la métanoia personnelle, du « connais-toi toi-même » provoquant de facto la réminiscence platonicienne, de l’illumination métaphysique qui extrait instantanément l’âme du monde dimensionné, soit ce que la tradition Hindouiste dénomme « l’Identification Suprême » entre Atmâ (le moi) et Brâhma (le Soi). Remarquons que le célèbre épisode légendaire du baiser final entre le héros et la princesse (« ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants »), signifiant la réconciliation et la coïncidence des opposés, doit être compris dans une même perspective.

Aussi, ce n’est que lorsque le chevalier est véritablement « mort à lui-même » et « mort à ce monde » (c’est-à-dire lors de la mort clinique ou de la mort initiatique) qu’il peut retourner en paix vers les hauteurs du Paradis ; n’oublions pas que la trame du récit se déroule le jour du Vendredi saint qui, on le sait, est celui de l’ultime sacrifice christique sur le Calvaire. Tout héros se doit dès lors de « battre sa coulpe » (soit littéralement faire le geste symbolique de se frapper la poitrine tout en disant ses fautes, en guise de confession directe qui exprime un repentir sincère) et doit accepter la mort d’un cœur ferme.

En d’autres termes, ce n’est qu’après avoir mis de côté la partie psychosomatique périssable de notre individualité que le véritable « je » pourra mener à bien sa transmigration post-mortem (la sortie définitive hors de la caverne du monde, dirait le divin Platon) et réintégrer par là même « l’État primordial » d’avant la « Chute », au sein du plan d’existence sublimé, éthéré et imaginal du supra-monde…

De façon similaire, nous ferons juste observer, notamment pour nos amis musulmans, que nous avons connaissance d’un fabliau sunnite d’influence soufie datant du haut Moyen-âge tout à fait comparable au Chevalier au barisel occidental : un jeune sultan orgueilleux fait le fier devant un vieux soufi plein de sagesse ; ce dernier pose une fatidique énigme à l’intrépide chevalier afin de le mettre malicieusement à l’épreuve : « Trouve-moi une rivière dont la source est plus basse que son estuaire » ; le chevalier parcourt alors la terre entière jusqu’à l’épuisement total, en quête d’une réponse qui s’avère bien sûr impossible à satisfaire ; revenu bredouille devant le saint homme, le sultan ne peut qu’avouer son échec cuisant, et, d’un cœur pur, se met à pleurer à terre de mille larmes, pitoyablement et humblement ; « Voilà ! Tu as enfin trouvé la rivière qui prend sa source plus bas que son estuaire », dit le maître spirituel avec un petit sourire…

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