Le saint bol [2/3]

Posté le 16 août 2017 par Pierre-Yves Lenoble dans Articles

Le saint bol

Le saint bol [2/3]


Galaad s’avança et regarda dans le vase. Aussitôt qu’il y eut jeté les yeux, il se mit à trembler, car sa chair mortelle apercevait les choses spirituelles. Il tendit les mains au ciel et dit : « Sire, je t’adore et te remercie, car je vois à découvert ce que cœur mortel ne pourrait penser ni langue d’homme terrestre exprimer. Je contemple ici l’origine des grandes hardiesses et la raison des prouesses. Je vois ici les merveilles de toutes les merveilles ! Puisqu’il en est ainsi, beau doux Sire, et que vous m’avez octroyé de voir l’objet de tous mes désirs, je vous supplie de me faire passer, en cet état et en cette joie où je suis présentement, de la vie terrienne à la vie du ciel » (La Quête du Graal, traduit par A. Béguin).

Partie II : Significations du symbolisme de la coupe

N’y allons pas par quatre chemins, empruntons la voie du milieu jusqu’à la rose mystique située au centre de la croix cosmique, travaillons au creuset (dont l’étymologie indique qu’il se trouve à la  »croisée », c’est un synonyme du vieux mot celte « carrefour », de car : la pierre et four : quatre) et cherchons activement la quintessence (la  »cinquième essence ») tel le bon géant Pantagruel (littéralement le  »quintuple graal ») : la coupe sacrée a partout et toujours figuré le cœur, de l’homme et du monde, le « Centre », micro- et macrocosmique.

En d’autres termes, on peut avancer que le vase graalique, symbole traditionnel et saint bol universel par excellence, est une image archétypale à la fois ontologique et cosmologique.

Pour illustrer notre propos, on peut avancer que le Graal, en tant que matrice subtile où s’opère la transformation imaginale de l’eau profane en vin initiatique, est assimilable, en ce qui concerne l’être humain, à l’organe cardiaque qui utilise l’eau pour produire et distribuer le sang vivificateur à travers tout le reste du corps, et, concernant le domaine spirituel supra-humain, il correspond analogiquement au Royaume des Cieux ou, plus précisément, à la source centrale du Paradis qui s’épanche en quatre fleuves, comparable une nouvelle fois, au niveau corporel, au cœur et à ses quatre artères. Rappelons au passage que le hiéroglyphe égyptien signifiant « cœur » se présente explicitement sous la forme idéographique d’un vase…

En ce sens, il apparaît que tous les récits mythiques et les traditions religieuses qui font état d’une divine coupe quêtée par quelque personnage héroïque, ont toujours eu pour but principal de montrer et d’expliquer subtilement l’aboutissement de la pure doctrine métaphysique, à savoir la réunion harmonieuse du connaître et de l’être.

Ainsi donc, posséder le récipient magique est synonyme d’une compréhension instantanée de la « Tradition primordiale », d’une acquisition intégrale de la Connaissance universelle, mais est parallèlement synonyme d’un retour à l’« état primordial » édénique de perfection, qui était celui d’Adam avant sa désobéissance et sa chute. N’oublions pas que suivant les légendes arthuriennes (notamment le Parzival de Wolfram von Eschenbach qui évoque le Graal comme une pierre tombée du front de Lucifer lors de son éviction du séjour céleste par le jugement divin) ou suivant les légendes musulmanes autour de la Pierre Noire mecquoise enchâssée dans la Kaaba (et qui se ressemblent étrangement), le Graal est une relique sainte héritée directement des temps adamiques primitifs, une sorte de  »morceau de Paradis » légué au genre humain en guise de témoignage de sa glorieuse origine supra-terrestre.

Voici ce qu’écrivait Pierre Ponsoye dans son admirable ouvrage, L’Islam et le Graal (Archè, 1976, p. 14-15), à propos de ce vase/pierre d’origine édénique : « Dans ce Mystère, dont le support et le signe est un Objet très saint (la Coupe ayant contenu le Sang du Christ, ou la Pierre descendue du Ciel), l’essence même de la Révélation se communique « apertement » (ouvertement). Il est Verbe (les « saintismes paroles »), Lumière (il est vu et il éclaire) et Vie (offerte aux élus en Cène primordiale, archétype paradisiaque de la communion eucharistique) ». Trouver le vase caché équivaut ainsi à réintégrer l’état d’être non fracturé de la proto-humanité, in illo tempore (« en ces temps-là »), au sein de l’enclos célestiel…

Aussi, convient-il de bien souligner que, d’un côté, la conquête semée d’embûches du calice sacré illustre la recherche active de la vérité à travers le monde sensible, soit une extériorisation, de l’autre, elle signifie un mouvement de retour sur soi, le « connais-toi toi-même » socratique, soit l’exploration intériorisée du monde invisible ; la quête, qui symbolise le processus initiatique, s’apparente donc à un double apprentissage, tant externe et qu’interne. Plus brièvement, nous dirons que le Graal, en tant que vase/cœur transmutatoire, correspond à l’organe subtil, au centre suprême de l’être, permettant à notre « moi » terrestre de rentrer en relation (le Saint-Vaissel est également un véhicule, soit un « vaisseau » suivant son étymologie), voire ne plus faire définitivement qu’un, avec le « Soi » divin.

La même idée a été magnifiquement illustrée par les troubadours médiévaux qui, dans leurs poèmes à la forte teneur ésotérique, évoquaient deux types de fontaine ou de source symboliques (tout à fait assimilables au Graal arthurien), à savoir la « Fontaine d’Enseignement » et la « Fontaine de Jouvence », ou encore, deux types d’égérie féminine à sublimer, à savoir une « Dame » charnelle et une « Dame » intérieure (d’où aussi les titres évocateurs de « Notre-Dame » et de « Vase spirituel » donnés respectivement par saint Bernard et par les Litanies, à la sainte Vierge), indiquant clairement par là la nature à la fois cognitive et ontologique, héroïque et ascétique, de toutes les quêtes. On ne peut aucunement séparer le vase de son contenu, la substance de son essence…

Examinant les origines étymologiques énigmatiques du terme « Graal », René Guénon, grâce à sa maîtrise de la « langue des oiseaux », explique bien mieux que nous cette double signification symbolique attachée au saint calice : « À ces deux choses, « état primordial » et « tradition primordiale », se rapporte le double sens qui est inhérent au mot Graal lui-même, car, par une de ces assimilations verbales qui jouent souvent dans le symbolisme un rôle non négligeable, et qui ont d’ailleurs des raisons beaucoup plus profondes qu’on ne se l’imaginerait à première vue, le Graal est à la fois un vase (grasale) et un livre (gradale ou graduale) ; ce dernier aspect désigne manifestement la tradition, tandis que l’autre concerne plus directement l’état lui-même » (Le Roi du monde, Gallimard, 1958, p. 44-45). Il y a donc, redisons-le, un Graal macrocosmique couplé d’un Graal microcosmique, de la même manière que les clercs médiévaux professaient la doctrine des « Deux Livres », à savoir la relation harmonieuse entre le livre de Dieu (la Bible) et le grand livre de la nature.

L’élu du Graal, au cours de sa périlleuse quête, à l’exemple de l’auto-sacrifice christique sur le mont du Calvaire ou de la rose perdant peu à peu ses pétales pour dévoiler son centre caché, doit ainsi trouver le milieu de la croix, laisser progressivement derrière lui les quatre éléments matériels, les quatre saisons temporelles et les quatre directions spatiales, dans l’optique ultime d’accéder à la profondeur (ou à la verticalité) spirituelle qui, seule, est à même d’assurer la subtilisation puis la libération définitive de l’âme. Le vase sacré se présente donc comme l’archétype adéquat afin de représenter la « présence divine » située dans le cœur de chaque homme, le point central le plus intérieur de l’être qui permet seul la sortie hors du domaine manifesté, l’établissement du contact individuel direct avec Dieu, et surtout, le salut post-mortem de toute âme humaine.

Ainsi donc, ce saint bol universel, à l’image de la « pierre philosophale » ou de l’ « or alchimique » des textes hermétiques, du « iod » ou de l’ « arche » hébraïques, de la « porte étroite », du « chas de l’aiguille » ou du « grain de sénevé » évangéliques, n’est pas un objet palpable mais un état d’être individuel : il se trouve dans les tréfonds du cœur de l’être humain, à l’intérieur de notre « siège de l’âme » personnel. C’est là que s’exerce l’action productrice et stabilisatrice du Principe infini au sein de la manifestation finie.

Nous ne pouvons ici que renvoyer nos lecteurs à l’ésotérisme islamique, notamment aux multiples contes et légendes soufis du Moyen-âge, qui utilisent les superbes et édifiantes images archétypales du cœur qui doit être purifié tel un besogneux oiseau préparant un nid douillet (assimilable au récipient sacré) pour que l’Esprit divin sous la forme du fabuleux Sîmorgh daigne s’y abriter, ou encore, tel un miroir individuel qu’il faut nettoyer et polir, soit tuer petit à petit son ego illusoire, afin que l’Esprit divin puisse s’y refléter sans interférences.

La tradition hindoue évoque quant à elle ce centre vital de l’être comme une minuscule cavité ou comme une petite fleur de lotus (on rappellera que la fleur est un symbole universel parfaitement comparable au calice sacré de par sa forme extérieure), localisée dans le point le plus intérieur du cœur : c’est là que se trouve la « Cité de Brâhma », la résidence anthropologique de l’Absolu, qui confère sa réalité et sa typicité à chaque homme, et qui constitue la même chose que la véritable Civitas Dei augustinienne, le Château de l’Âme arthurien, le mystérieux Montsalvat graalique, la montagne Qâf islamique, le Sacré-cœur catholique, la Jérusalem céleste ou le Royaume de Dieu bibliques qui, selon le Christ, est situé « au-dedans de nous ».

Par exemple, on lit ce superbe passage dans le Chândogya-Upanishad (VIII, 1) : « Dans cette Cité de Brâhma qu’est le cœur, un petit lotus forme une demeure à l’intérieur de laquelle règne un petit espace ; que renferme-t-il qu’il faille rechercher, qu’il faille désirer savoir ? Il faut répondre : aussi vaste que l’espace qu’embrasse notre regard est cet espace à l’intérieur du cœur. L’un et l’autre, le ciel et la terre y sont réunis, le feu et l’air, le soleil et la lune, l’éclair et les constellations, et ce qui appartient à chacun ici-bas et ce qui ne lui appartient pas, tout cela y est réuni ». Plus loin, il est dit que cette « caverne du cœur » est remplie d’Éther (Âkâsha en sanskrit), l’élément universel le plus subtil d’où procèdent les quatre éléments physiques, ce que les doctrines traditionnelles occidentales appelaient la quintessence (quinta essentia), la cinquième essence : c’est cette mystérieuse matière super-substantielle qui se trouve dans le Graal et que tout bon chevalier doit désirer, c’est la source de vie intarissable qui se sépare en quatre rivières depuis les hauteurs du Jardin d’Éden.

Nous tenons ici à citer ce magistral enseignement délivré par l’alchimiste Cornelius Agrippa au début du XVIIe siècle : « L’âme dans sa descente se revêt d’un corpuscule céleste et aérien que certains appellent véhicule éthéré, d’autres, char de l’Âme. Par son intermédiaire, elle s’infuse d’abord dans le plan médian du cœur, qui est le centre du corps humain, et de là se répand à travers toutes les parties et les membres ».

De même, à l’instar de cette super-substantialité éthérique du contenu du vase sacré, c’est dans une similaire perspective ontologique qu’il faut comprendre la folle ivresse des initiés aux Mystères Dionysiaques ou Bacchiques, la vénération du vin chez les Soufis et les Kabbalistes médiévaux (bien que strictement interdit chez les musulmans et les juifs), l’ébriété joyeuse des Brahmanes buveurs de Sôma, les beuveries à l’hydromel des dieux nordiques ou les expressions populaires telles que « boire comme un Templier », « in vino veritas » et « spiritueux » (qualificatif donné aux alcools forts).

C’est ainsi que le grand savant islamique Ibn Arabi (1165-1240), surnommé « le plus grand des maîtres spirituels », déclarait de façon claire que « le vin est la science des états spirituels » (d’ailleurs, n’y a-t-il pas, dit-on, l’un des quatre fleuves du Paradis qui est fait de vin ?) ; Jésus en personne ne proclame-t-il pas malicieusement : « Je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron » (Jean XV, 1) ?

Voici, entre autres, une magnifique illustration donnée par l’éminent cheikh iranien Hâtef Isfahanî au XVIIIe siècle, au sujet de ce vin transcendant contenu dans la « taverne du cœur » ; dans ces Cinq odes sur l’Unité divine (dans Anthologie du Soufisme, Albin Michel, 1995), il rapporte cette étrange entrevue avec un grand maître spirituel, qui lui dit un jour : « Viens, prends cette coupe ». Je la pris. « Prends garde, dit-il, de ne pas trop en boire ». J’en bus une gorgée, et fus aussitôt libéré du fardeau de l’intelligence et de la peine de la pensée. Quand je revins à moi, je ne vis plus qu’Un (…) Ô Hâtef ! Ceux qui ont la connaissance et qui, parfois, sont appelés ivres et parfois, lucides ; pour eux, le vin, la fête, l’échanson et le ménestrel, les mages, le monastère, toutes ces choses ne désignent que des secrets cachés qui s’expriment au moyen de tels symboles. Si tu comprends leur secret, tu sauras qu’elle est l’essence de ces mystères : Il est Un, nul n’existe que Lui ; Il est l’Unique, il n’est d’autre Dieu que Lui ». À l’instar de l’oeuvre rabelaisienne, on peut s’apercevoir que l’ivrognerie dont il est ici question ne correspond en rien aux médisances de certains commentateurs récents qui ne sont que des ignorants à faire taire énergiquement (de vulgaires littéralistes hérétiques, influencés par les calvinistes-wahabistes qui travaillent de concert avec Satan à la désacralisation du monde).

Pareillement, il est bien dit dans le Zohar (sublime texte médiéval de la tradition judaïque, critiqué injustement et traité de  »magie » par les imbéciles qui ne l’ont jamais lu et qui n’ont de toute manière ni moyen intellectuel ni la capacité de concentration pour le comprendre) que « le vin est l’âme de l’âme de la Torah », et, le Zohar (III, 152a) d’insister encore sur le contenu mystique du Graal (ici dénommé « cruche ») : « Le vin ne peut se conserver que dans une cruche. De même la Torah ne se conserve que dans un vêtement. C’est pourquoi il ne faut méditer que sur ce qui se trouve sous le vêtement. Tous les mots et tous les récits ne sont que des vêtements ». En effet, sans l’Esprit vivifiant, la Lettre ne peut que rester morte.

De tout ce qui précède, nous tenons à dégager certaines significations majeures quant au thème du vase sacré. Le symbole de la coupe et ses différents dérivés archétypaux (coffre au trésor, source, chaudron, creuset, pierre, fontaine, fleur, lampe, perle… etc.) a universellement figuré la flamme divine qui brûle dans le cœur, le Temple personnel de tout être humain, l’action du Principe unique et éternel au sein de la multiplicité contingente. Quêter le Graal signifie donc par analogie opérer une métanoia (un retour sur soi), livrer le Grand Jihad face à ses démons intérieurs, terrasser notre propre Bête psychosomatique, en s’obligeant courageusement à s’aider et à se connaître soi-même ; boire le contenu tout spirituel du Graal sera dès lors synonyme d’une extase (ex-stasis, soit littéralement une sortie hors du corps, un changement de niveau de perception), d’une anamnèse (la réminiscence platonicienne). Détenir le Graal, c’est symboliquement revenir à l’ « état primordial », parvenir à ce que le « moi » individuel, « l’homme extérieur », s’identifie intégralement au « Soi » universel qui n’est autre que « l’homme intérieur », c’est  »co-naître » à nouveau le Dieu en l’homme…

Nous conclurons ce petit article en soulignant que notre époque actuelle post-apocalyptique (les  »poubelles de l’histoire », bien que c’est faire déshonneur aux poubelles qui ont quand même leur utilité) a perdu les clés pour comprendre la beauté esthétique et la profondeur métaphysique attachées à toutes les formes traditionnelles qui font état du saint bol symbolique, et, en rappelant que les légendes du Graal disent que celui-ci n’est actuellement plus accessible à l’homme, il s’est en effet retiré définitivement de ce monde dimensionné vers un ailleurs supra-sensible depuis, selon nous, le XIVe siècle, à la fin du beau Moyen-âge des cathédrales et son esprit chevaleresque ascético-héroïque.

Au demeurant, le vase divin a tout de même la possibilité d’être à tout moment retrouvé, mais seulement à titre individuel car, comme le déclare le chevalier Bohort de la légende arthurienne : « Le cœur de l’homme est le gouvernail du navire, il conduit l’homme où il lui plaît, au port ou au naufrage » ; c’est ce que nous nous proposons d’expliciter dans une troisième et dernière partie consacrée à un petit fabliau médiéval intitulé Le chevalier au barisel.

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