Le saint bol [1/3]

Posté le 16 août 2017 par Pierre-Yves Lenoble dans Articles

Le saint bol

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« Il (Dieu) en a rempli un grand cratère et l’a fait porter par un messager, lui ordonnant de crier ceci aux cœurs des hommes : « Baptisez-vous, si vous le pouvez, dans le cratère, vous qui croyez que vous retournerez à celui qui l’a envoyé, vous qui savez pourquoi vous êtes nés ». Et ceux qui répondirent à cet appel et furent baptisés dans l’Intelligence, ceux-là possédèrent la Gnose et devinrent les initiés de l’Intelligence, les hommes parfaits. Ceux qui ne le comprirent pas possèdent la raison, mais non l’intelligence, et ignorent pour quoi et par qui ils ont été formés. Leurs sensations ressemblent à celles des animaux sans raison. Composés uniquement de passions et de désirs, ils n’admirent pas ce qui est digne d’être contemplé, ils se livrent aux plaisirs et aux appétits du corps et croient que c’est là le but de l’homme. Mais ceux qui ont reçu le don de Dieu, ceux-là, ô Tat, à considérer leurs œuvres, sont immortels et non plus mortels. Ils embrassent par l’intelligence ce qui est sur la terre et dans le ciel, et ce qu’il peut y avoir au-dessus du ciel. À la hauteur où ils sont parvenus, ils contemplent le bien, et ce spectacle leur fait considérer comme un malheur leur séjour ici-bas. Dédaignant toutes les choses corporelles et incorporelles, ils aspirent vers l’Un et le Seul. Tel est, ô Tat, la science de l’intelligence : contempler les choses divines et comprendre Dieu. Tel est le bienfait du divin cratère », enseigne Hermès Trismégiste à son disciple Tat (Corpus Hermeticum, Traité IV).

Partie I : L’universalité du symbolisme de la coupe

Le vase sacré — l’insaisissable coupe d’immortalité destinée à l’unique élu — est un symbole traditionnel utilisé par nombre de récits mythologiques ou religieux, à toutes les époques et aux quatre coins du monde. Le plus illustre de tous les récipients symboliques est bien entendu le Graal, le « Saint-Vaissel » quêté par la chevalerie spirituelle du Moyen-âge et qui, depuis lors, n’a plus cessé de tracasser l’imaginaire collectif et d’alimenter moult spéculations philosophiques à son égard.

Or, ayons bien à l’esprit que le mystérieux objet graalique conté dans les romans médiévaux de la Table-Ronde, et plus tard par Rabelais avec sa « dive bouteille » contenant le « vin tant divin », a eu d’innombrables devanciers chez les peuples les plus divers.

Les légendes populaires et autres contes de fées, en tant que précieux échos et lointains vestiges d’antiques traditions aujourd’hui disparues, ont conservé la mémoire de ce réceptacle magique ― plein de promesses de jouvence et de félicité ― à travers, entre autres, les images archétypales bien connues du coffre au trésor gardé par dragons et pirates, du bol du dieu déguisé en mendiant, de la coquille du pèlerin de Saint-Jacques, de la divine fleur de lotus des poètes orientaux (ou de la rose ésotérique des troubadours occidentaux), de la lampe d’Aladin réalisatrice de tous les vœux, ou encore, de la hotte débordant de cadeaux du Père Noël. Songeons similairement au comportement collectif actuel, inconscient et parodique (comme du reste tout ce que produit le monde moderne), consistant à recevoir et à lever une coupe lors d’un succès à quelque match sportif.

Aussi, en premier lieu, il nous faut rappeler que le célèbre Graal, comme d’ailleurs tout le corpus arthurien, est lui-même une réadaptation historique, un reliquat symbolique, des anciennes traditions celtiques et nordiques qui connaissaient déjà les cornes d’abondance, les coupes divinatoires, les chaudrons magiques, les marmites druidiques et autres bols rituels taillés dans des crânes humains ; l’historien antique Tite-Live, décrivant les pratiques rituelles des tribus celtes (pratiques archaïques qui se rencontrent très souvent chez les peuples tribaux d’Afrique et d’Océanie), déclarait à cet égard : « Selon leur coutume, ils nettoient cette tête et recouvrent l’os d’or. Celui-ci devient un vase sacré pour les libations dans les fêtes solennelles et une coupe pour les prêtres » (XXIII, 24).

En fait, le thème du calice sacré se retrouve de façon récurrente dans l’ensemble de la sphère civilisationnelle indo-européenne qui comprend un large tiers de la planète. Ainsi, l’Inde védique s’est abondamment servie, tant dans son imaginaire mythologique que dans ses diverses cérémonies liturgiques, de la coupe sacrificielle, vectrice d’initiations, de libations et d’offrandes aux dieux ; la plus belle illustration nous est offerte par le vase Samoudra dans lequel les brahmanes filtraient et faisaient fermenter la plante de clairvoyance (l’Ascleplias acida) à la base du sôma, l’élixir divin dispensateur de bénédiction, de guérison et d’illumination spirituelles.

Notons que la Perse avestique voisine conférait pareillement une haute importance à ce récipient rituel et à son contenu rempli de sagesse surnaturelle ; nous citerons ici les observations synthétiques de l’éminent linguiste, Émile Burnouf : « Nous avons vu que ce Vase fut primitivement le Samoudra, où l’on versait les liquides destinés au feu de l’autel. La liqueur spiritueuse et ignée que contenait le Vase après la fermentation était le sôma. La légende et les faits d’où elle procède se retrouvent tout à fait les mêmes chez les Iraniens. Dans l’Avesta, qui est la collection de leurs livres sacrés, le sôma s’appelle haoma. Ce mot est le même que sôma (…) En outre leurs livres désignent par haoma, tantôt la liqueur sacrée, tantôt sa personnification ; le même fait se rencontre très communément dans le Vêda » (Le vase sacré, Sebastiani, 1974, p. 58).

On peut également remarquer que l’Iran médiéval, marqué par un subtil mélange culturel entre le vieux Zoroastrisme et l’Islam chiite, évoquera quant à lui le Xvarnah, la « Lumière de Gloire » auréolant le meilleur chevalier du monde à l’instar du Graal occidental, qui est parfois présenté sous les traits d’un cratère brillant de mille feux ; dans le même registre, l’épopée nationale persane connue sous le nom de Shâh-Nâmeh (« Le livre des Rois »), nous raconte l’histoire légendaire du souverain primordial Jamshid, détenteur du Jam-e jam (« la coupe de Jamshid »), objet magique lumineux, conférant à la fois la royauté suprême, la contemplation de la beauté de l’univers, la connaissance instantanée de la Vérité, le don de divination et le breuvage d’immortalité.

Tout cela rappelle inévitablement des traditions en tout point similaires appartenant à l’Antiquité gréco-latine. Songeons effectivement à certains mythes bien connus, comme celui de la déesse de la jeunesse éternelle Hébé, chargée de verser l’ineffable nectar dans les coupes d’or des dieux de l’Olympe, celui du dieu Ganymède (le  »verse-eau »), l’échanson céleste porteur d’une coupe offerte par Zeus et qui est fréquemment représenté sur des cratères ou des amphores dans lesquels on mélangeait l’eau et le vin à l’occasion des banquets cérémoniels, ou encore, celui du demi-dieu Dionysos (latinisé en Bacchus), dispensateur du vin mystique, des forces érotico-vitalistes, du fleurissement de la végétation et de l’ivresse mystique (il confère l’initiation aux hommes, il les rend enthousiastes ou ontheos, soit littéralement « pénétrés par le divin »), et dit-on, qui avait appris aux hommes la culture de la vigne et avait en plus l’aptitude pré-christique de transformer l’eau en vin…

Dans la même veine, il est intéressant de se tourner sur les dires précieux de Platon (Critias, 120a) qui gardent le souvenir du fabuleux empire antédiluvien de l’Atlantide. On y apprend que les dix rois du continent atlantéen se réunissaient tous les cinq ans en assemblée pour rendre justice et renouveler le sacrifice fondateur dédié au dieu Poséidon qui les fédérait ; cette cérémonie rituelle — qui ressemble étrangement au rite du Taurobole dans le culte de Mithra — voyait les rois chasser et capturer un taureau pour le sacrifier au pied de la colonne du grand temple, ensuite, il est bien précisé dans le texte : « Lors donc qu’ils avaient sacrifié suivant leurs lois, ils consacraient tout le corps du taureau, puis, remplissant de vin un cratère, ils y jetaient au nom de chacun d’eux un caillot de sang et portaient le reste dans le feu, après avoir purifié le pourtour de la colonne. Puisant ensuite dans le cratère avec des coupes d’or, ils faisaient une libation sur le feu en jurant qu’ils jugeraient conformément aux lois inscrites sur la colonne ».

Le vase symbolique, sous la forme du boisseau sacré rempli de riz (nommé teou), joue aussi un grand rôle au sein des croyances de la Chine traditionnelle, tant dans l’exotérisme confucéen et ses ancestraux usages rituels que dans les sociétés secrètes taoïstes et leurs symboles initiatiques universels. L’auteur traditionaliste et fin spécialiste de l’ésotérisme extrême-oriental, Pierre Grison, s’appuyant sur les vieux récits légendaires des initiations chinoises, écrivait à ce propos : « Le teou apparaît donc dès l’abord comme le siège de la connaissance, comme le symbole d’un centre spirituel, et d’autre part comme celui du « séjour d’immortalité » auquel conduit le voyage initiatique. (…) Le quatrain qui contient le teou, s’exprime ainsi : « À l’intérieur de la loge, les greniers sont bondés de provisions, Les épées précieuses brillent et sont plantées dans le boisseau ; Comme des phénix qui jettent le regard vers le soleil, les frères, eux, se tiennent alentour ; Sur les marches dorées ils sont assemblés, afin de fonder les liens et les vertus. » On relève ici les notions de « vase d’abondance », de « justice et de loyauté », en même temps que de « lumière » pénétrante (épées brillantes, analogues à l’éclair), enfin d’aspiration à la « renaissance » initiatique (phénix), à l’immortalité » (La lumière et le boisseau, Études Traditionnelles, 1974, p. 51-52).

N’y aurait-il pas une nouvelle fois de fortes ressemblances avec le Saint-Graal celto-chrétien de nos contrées, qui revêt lui-aussi les attributs symboliques et initiatiques tout à fait caractéristiques d’ « illumination spirituelle », de « fécondation de la nature », de « vertu ascético-héroïque » et de « transfiguration ontologique » ?

En outre, nous terminerons cette première partie sans omettre, comme il se doit, de mentionner les innombrables récits issus de la tradition abrahamique ― Bible, Nouveau Testament, Coran, légendes juives, textes gnostiques, apocryphes, hadiths, hagiographies de saints etc. ― faisant explicitement référence à une ou plusieurs coupes aux pouvoirs proprement surnaturels. Donnons quelques exemples sans ordre particulier, sachant qu’il en existe un nombre incalculable.


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Abraham rencontre Melchisédech (Basilique Saint-Marc).


Il nous vient tout d’abord à l’esprit certains épisodes vétérotestamentaires marquants, à l’image d’Abraham recevant la bénédiction divine de la part du mystérieux prêtre-roi Melchisédech, généralement représenté par l’art sacré avec un calice à la main, instituant par là-même le rite fondamental de l’offrande du pain et du vin (Genèse XIV, 18), ou encore, de la coupe magique permettant de prédire l’avenir qui se trouve entre les mains du prophète Joseph (Genèse XL, 11).

De même, dans le livre apocryphe judaïque intitulé L’Apocalypse d’Esdras (XIV, 38-40), on peut lire cette sentence qui se passe de commentaire quant à notre présent propos : « Le lendemain, la voix arriva et m’appela : Esdras, ouvre ta bouche et bois ce que je te ferai boire. J’ouvris la bouche : elle me tendit une coupe pleine d’eau dont la couleur ressemblait à du feu. Je la pris et je la bus : mon cœur fut rempli de sagesse ; l’intelligence pesa dans ma poitrine et mon âme en garda le souvenir ». Dans les Psaumes (CXV, 13), n’est-il pas expressément proclamé : « Je prendrai le calice du salut, et j’invoquerai le nom du Seigneur » ?

Aussi, le témoignage symbolique le plus profondément imprimé dans les consciences nous est sans aucun doute offert par le Saint Calice du christianisme, objet rituel majeur de la liturgie, utilisé à chaque messe au moment de la consécration du pain et du vin lors de la célébration eucharistique, afin de figurer la coupe de vin servie pendant la Cène et bien sûr le réceptacle du sang rédempteur du Christ. C’est symboliquement dans ce récipient doré que doit s’opérer la transmutation miraculeuse de l’eau en vin, ce qui, pendant la messe, se matérialise par ce procédé alchimique peu connu des fidèles : le prêtre verse dans le calice du vin blanc, qui se change instantanément en une couleur rouge-sang sous l’effet de la lumière se reflétant sur les parois en or de la coupe sacrée…

Faisons au passage remarquer que certains romans arthuriens du Moyen-âge (notamment à partir de L’Estoire dou Graal de R. de Boron), reprenant à leur compte les récits apocryphes des premiers siècles de notre ère, ont réalisé l’amalgame entre les traditions païenne et chrétienne en assimilant le Graal celtique avec le Calice christique via l’intervention providentielle du disciple secret Joseph d’Arimathie qui, selon la légende, récupéra la coupe de la Cène dans laquelle il recueillit, ensuite, le sang s’écoulant des plaies de Jésus lors de son agonie, puis emporta la précieuse relique sur l’île de Bretagne et la mit finalement sous la garde de l’ordre de chevalerie de la Table-Ronde.

Enfin, il faut signaler que le monde islamique connaît lui aussi beaucoup de traditions relatives à des vases surnaturels, à commencer par les coupes d’or et d’argent réservées aux élus du jardin paradisiaque, dans lesquelles couleront le lait et le miel super-substantiels. Comment également ne pas reproduire cette sublimissime ode à la gloire de Allah (Coran XXIV, 35), comparé à un réceptacle lumineux d’une infinie beauté, à une sorte d’athanor ou de creuset alchimique d’une ampleur macrocosmique : « Allah est la Lumière des cieux et de la terre ; le symbole de Sa Lumière est comme un tabernacle ou une niche dans lequel se trouve une lampe ; une lampe dans un verre, le verre est comme une étoile brillante. Elle est allumé d’un olivier béni, qui n’est ni d’Orient ni d’Occident, et dont l’huile est presque lumineuse, même alors que le feu ne la touche point. Lumière sur Lumière ».

Nous tenons au demeurant, pour conclure ce petit tour d’horizon de l’universel symbole du saint-bol, à mentionner un hadith rapporté par Ibn Malik dans lequel le prophète Mohammed (saw) raconte l’une de ses visions béatifiques : « Durant la nuit, alors que je m’élevai vers le Ciel, je vis sous le Trône céleste une coupe d’un éclat si pénétrant que les sept cieux en furent illuminés ». Il est dit que la coupe étincelait d’une forte luminosité verte (couleur de la connaissance cachée et de la renaissance ontologique), incrustée de prières protectrices ; une voix angélique aurait alors déclaré : « Ô Mohammed, le Très-Haut a créé cette coupe pour ton illumination. Les missions et les influences de cette coupe sont illimitées »…

Après ces quelques illustrations montrant l’universalité du thème du vase sacré, nous nous proposons, dans une deuxième partie, de mettre en lumière ses diverses significations symboliques et sa profondeur métaphysique…

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